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skander arfaoui

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Pas plus bizarre que le reste

arfaoui | 27 Juin, 2008 16:41

On peut pincer l’extrémité d’un rayon de soleil. Notre sujet indéfini est bien choisi, tout le monde peut attraper un bout du Gros jaune et en faire ce qu’il veut, tout le monde peut faire comme Colin, ou tout le monde peut être le, la destinataire de ce rayon volé - comme l’est Chloé. Profitez de l’instant, car l’atmosphère devient corrosive. Et tant que le coeur a la forme d’une orange, tant que les fleuristes n’érigent pas de rideaux de fer, tout et surtout n’importe quoi est permis. Pensez, ce serait bien absurde si les fleuristes se mettaient à se protéger, eux aussi. Et lorsque le ciel, transversalement, se drape de marron sale et de bleu, inquiétez-vous. Mais gardez Colin à l’esprit. De sa vie, il fait deux choses, savez-vous : il apprend des choses, et il aime Chloé. Il trouve tout cela très bizarre, mais pas plus que le reste. Il se demande, et a tout à fait raison, “ce qu’on va faire des deux moitiés de cette sacrée poire” - la poire qu’on coupe toujours en deux.

A Boris Vian, on lui doit bien ça. Lire le plus connu de ses nombreux romans non pas comme un manuel (comment vivre poétiquement ?), comme un manifeste (créons les amis, créons), comme un livre d’adolescence (ah, les livres d’adolescence, L’écume des jours et Le Grand Meaulnes, forcément), bref, surtout pas “comme” autre chose, mais à notre façon : lire l’histoire de Colin, Chloé, Nicolas, Alise, Isis et de Chris en s’accordant au moins un peu à son motif premier : ne pas avoir de contraintes. Pouvoir admettre, et que c’est bon alors, qu’un naïf est parfois moins dangereux qu’un autre. Car, comme le disait si bien Jacques Bens, si les autres écrivains construisent un univers, Vian “se borne à le découvrir“. Et, non seulement il est un des rares de nos lettres à avoir donné de si beaux titres à ses livres, mais aussi l’un des seuls à s’être investi de plein pied dans une forme de naïveté : on dira d’émerveillement. Ces jours écumeux nous le montrent bien.

Graham Greene avait dit de Pnine, le roman de Nabokov : “C’est drôle, c’est drôle à en pleurer de rire et d’une tristesse…” Si l’on s’autorise à reprendre son propos pour cette sorte de clown triste qu’est L’écume des jours, dont les dialogues résonneraient bien en un théâtre, on le fera. Du champ de fusils au nénuphar tueur, l’humour le plus fin qui soit se fond en un absurde des plus tragiques, des plus sombres. Le rire devient jaune, et grinçant, et mélancolique - oui, un rire mélancolique. La neige grise, la nuit fade, un goût de larmes ravalées. Mais quand Colin s’en va chercher des fleurs pour guérir sa belle, ça va mieux. Quand on en vient à parler des choses qui fâchent, le travail acharnant, le mépris de classe, la religion, la perte, concevons que c’est humain de perdre ses moyens et de ne plus rire en toute simplicité. Aujourd’hui la devise “plus tu en baveras, mieux se sera pour toi” revient à la mode - avait-elle disparu ? Oublié le temps à ne rien faire, interdite la paresse, renforcée une société qui ne peut vivre sans travailler. Penser autrement n’est pas plus bizarre, on vous le dit, que tout le reste.

Penser que, franchement, l’ancienne édition 10/18 est préférable à ce turquoise pétant où sourient deux pantins, c’est accordé aussi. Ma favorite avait le charme des pages qu’elles recouvrait, le magnolia triomphant. Mais c’est d’une autre importance.

http://pitou.blog.lemonde.fr/2007/10/17/pas-plus-bizarre-que-le-reste/


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